{"id":74,"date":"2006-03-30T00:00:00","date_gmt":"2006-03-30T00:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/espai-marx.net\/?p=74"},"modified":"2020-02-12T12:01:01","modified_gmt":"2020-02-12T11:01:01","slug":"entre-compromis-historique-et-terrorisme-retour-sur-l-italie-des-annees-70","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/espai-marx.net\/?p=74","title":{"rendered":"ENTRE \u00ab COMPROMIS HISTORIQUE \u00bb ET TERRORISME Retour sur l&#8217;Italie des ann\u00e9es 70"},"content":{"rendered":"<p>EX-DIRIGEANT historique du groupe Pouvoir ouvrier, l&#8217;\u00e9quivalent italien de la Gauche prol\u00e9tarienne (mao\u00efste), Antonio (dit Toni) Negri est actuellement incarc\u00e9r\u00e9 \u00e0 la maison d&#8217;arr\u00eat Rebibbia, \u00e0 Rome. D\u00e9cid\u00e9 \u00e0 mettre un terme \u00e0 son \u00ab\u00a0histoire judiciaire\u00a0\u00bb et \u00e0 celle des militants d&#8217;extr\u00eame gauche encore poursuivis, il s&#8217;est livr\u00e9, le 1er juillet 1997, apr\u00e8s quatorze ans d&#8217;exil \u00e0 Paris. Condamn\u00e9 \u00e0 trente ans de prison pour \u00ab\u00a0insurrection arm\u00e9e contre l&#8217;Etat\u00a0\u00bb et \u00e0 quatre ans et demi pour \u00ab\u00a0responsabilit\u00e9 morale\u00a0\u00bb des affrontements entre militants et police \u00e0 Milan entre 1973 et 1977, il lui reste th\u00e9oriquement &#8211; compte tenu du temps pass\u00e9 en d\u00e9tention pr\u00e9ventive et des remises de peine &#8211; plus de quatre ans \u00e0 purger. En attendant l&#8217; indulto (remise de peine) g\u00e9n\u00e9ral que les parlementaires italiens se refusent jusqu&#8217;ici \u00e0 voter, Toni Negri a \u00e9t\u00e9 autoris\u00e9, fin juillet, \u00e0 travailler \u00e0 l&#8217;ext\u00e9rieur. Il \u00e9voque ici l&#8217;exp\u00e9rience politique des ann\u00e9es 70 en Italie.<\/p>\n<p>Parler des ann\u00e9es 70 dans l&#8217;histoire italienne, c&#8217;est parler du pr\u00e9sent. Non seulement parce que les cons\u00e9quences des politiques r\u00e9pressives d&#8217;alors perdurent &#8211; les lois sp\u00e9ciales n&#8217;ont pas \u00e9t\u00e9 abrog\u00e9es, deux cents personnes au moins sont encore incarc\u00e9r\u00e9es et autant en exil <a href=\"http:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/1998\/08\/NEGRI\/10779.html#note1\">(1)<\/a>. Non seulement parce que la d\u00e9sagr\u00e9gation du syst\u00e8me politique d&#8217;apr\u00e8s-guerre, r\u00e9duit en miettes par la chute du mur de Berlin, avait atteint des limites insoutenables. Mais aussi, et surtout, parce que le traumatisme social (et psychologique) de cette d\u00e9cennie n&#8217;a encore \u00e9t\u00e9 ni refoul\u00e9 ni cicatris\u00e9.<\/p>\n<p>Les ann\u00e9es 70 sont pr\u00e9sentes parce qu&#8217;elles ont pos\u00e9 \u00e0 l&#8217;Italie le probl\u00e8me de la repr\u00e9sentation d\u00e9mocratique dans la transformation des modes sociaux de production, ce noeud central des soci\u00e9t\u00e9s capitalistes avanc\u00e9es qui n&#8217;est pas encore d\u00e9nou\u00e9. En Italie, la pr\u00e9sentation de ce noeud de probl\u00e8mes a pris \u00e0 ce moment-l\u00e0 une tournure tragique.<\/p>\n<p>Toutes les forces politiques impliqu\u00e9es dans ce drame ont \u00e9t\u00e9 vaincues. Deux auteurs, plus que d&#8217;autres, ont t\u00e9moign\u00e9 sur cette trag\u00e9die radicale\u00a0: d&#8217;un c\u00f4t\u00e9 Leonardo Sciascia <a href=\"http:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/1998\/08\/NEGRI\/10779.html#note2\">(2)<\/a>, de l&#8217;autre Rossana Rossanda <a href=\"http:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/1998\/08\/NEGRI\/10779.html#note3\">(3)<\/a>. Le premier assurait la chronique des \u00e9v\u00e9nements en soulignant combien la crise tenait du labyrinthe, la seconde relatait chaque jour, sans jamais se d\u00e9sengager, l&#8217;impuissance d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e des protagonistes \u00e0 trouver une issue.<\/p>\n<p>En Italie, les ann\u00e9es 70 commencent, en fait, en 1967-1968 et se terminent en 1983. En 1967-1968 le mouvement \u00e9tudiant, comme dans tous les pays d\u00e9velopp\u00e9s, \u00e9rigea des barricades. Pourtant, son envergure et son impact n&#8217;eurent pas la m\u00eame ampleur que dans les autres pays europ\u00e9ens\u00a0: en Italie, le mai 68 \u00e9tudiant proprement dit fut faible.<\/p>\n<p>Mais il n&#8217;en va pas de m\u00eame si on le juge d&#8217;un point de vue plus g\u00e9n\u00e9ral\u00a0: il a en effet ouvert, dans le syst\u00e8me du pouvoir, une br\u00e8che dans laquelle s&#8217;est engouffr\u00e9e, en vagues successives, la protestation sociale contre un syst\u00e8me qui accumulait les retards dans la modernisation du capitalisme et r\u00e9primait le potentiel d\u00e9mocratique h\u00e9rit\u00e9 de la lutte antifasciste et de la R\u00e9sistance.<\/p>\n<p>C&#8217;est ainsi qu&#8217;apr\u00e8s les \u00e9tudiants d&#8217;autres acteurs sociaux se sont impos\u00e9s sur la sc\u00e8ne politique. Par exemple, 1969 est l&#8217;ann\u00e9e ouvri\u00e8re des nouveaux conseils d&#8217;entreprise (consigli di fabbrica), de l&#8217;\u00e9galitarisme dans les augmentations de salaire, du d\u00e9r\u00e8glement des politiques capitalistes en mati\u00e8re de march\u00e9 du travail. Le statut des travailleurs (statuto dei lavoratori) couronne cette phase des luttes. Viendront l&#8217;organisation des pouvoirs des r\u00e9gions, l&#8217;introduction du divorce, l&#8217;objection de conscience, sans parler de nombreuses innovations l\u00e9gislatives qui ont \u00ab\u00a0d\u00e9congel\u00e9\u00a0\u00bb la vieille soci\u00e9t\u00e9 de l&#8217;apr\u00e8s-guerre. Autant de r\u00e9ponses institutionnelles \u00e0 un encha\u00eenement continu de luttes &#8211; pas seulement \u00e9tudiantes, ni m\u00eame ouvri\u00e8res &#8211; ouvert par 1968.<\/p>\n<p>La \u00ab\u00a0strat\u00e9gie de la tension\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>VERS 1973-1974, le cadre se modifie. Jusqu&#8217;\u00e0 ce moment-l\u00e0, la relation entre les mouvements sociaux et la \u00ab\u00a0gauche\u00a0\u00bb avait \u00e9t\u00e9, malgr\u00e9 des accidents de parcours, essentiellement dialectique. Apr\u00e8s la crise du p\u00e9trole de 1973 et les premi\u00e8res contre-offensives capitalistes, les choses changent. La gauche italienne interrompt le dialogue avec les nouvelles forces sociales, et sa composante majoritaire, le Parti communiste italien (PCI), propose un \u00ab\u00a0compromis historique\u00a0\u00bb (compromesso storico) \u00e0 l&#8217;adversaire de toujours, la D\u00e9mocratie chr\u00e9tienne (DC).<\/p>\n<p>Or le syst\u00e8me politique italien, il faut le rappeler, \u00e9tait alors caract\u00e9ris\u00e9, pour des raisons li\u00e9es \u00e0 la position du pays dans le sc\u00e9nario de la \u00ab\u00a0guerre froide\u00a0\u00bb <a href=\"http:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/1998\/08\/NEGRI\/10779.html#note4\">(4)<\/a>, par son \u00ab\u00a0bipartisme imparfait\u00a0\u00bb. Autrement dit, dans la norme de la vie parlementaire existait une convention ad excludendum concernant le PCI\u00a0: quelle que f\u00fbt sa force \u00e9lectorale, le parti d&#8217;Enrico Berlinguer <a href=\"http:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/1998\/08\/NEGRI\/10779.html#note5\">(5)<\/a> \u00e9tait exclu du pouvoir, cens\u00e9 rester entre les mains de la D\u00e9mocratie chr\u00e9tienne, rempart de l&#8217;Occident. Malgr\u00e9 cette contrainte institutionnelle, les deux forces avaient imagin\u00e9 un syst\u00e8me de pouvoir permettant un certain \u00e9quilibre, esp\u00e9rant ainsi mod\u00e9rer les conflits sociaux lorsque ceux-ci d\u00e9bordaient. A c\u00f4t\u00e9 d&#8217;un \u00ab\u00a0bipartisme imparfait\u00a0\u00bb existait donc ce qu&#8217;on appelait un \u00ab\u00a0coassociativisme imparfait\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but des ann\u00e9es 70, s&#8217;appuyant sur la force \u00e9lectorale croissante que lui offre le d\u00e9veloppement des mouvements sociaux, le PCI d\u00e9cide de participer plus en profondeur \u00e0 la majorit\u00e9. Il ne se pr\u00e9sente plus seulement comme un \u00ab\u00a0parti de lutte\u00a0\u00bb, mais comme un \u00ab\u00a0parti de lutte et de gouvernement\u00a0\u00bb. Du coup, \u00e0 partir de 1973-1974, le Parlement va travailler dans une unanimit\u00e9 de fait. En 1978, le PCI ira jusqu&#8217;\u00e0 appuyer le nouveau gouvernement. Ce faisant, il d\u00e9missionnera des derni\u00e8res fonctions de contr\u00f4le qui lui \u00e9taient imparties, dans le \u00ab\u00a0bipartisme imparfait\u00a0\u00bb, en tant que repr\u00e9sentant de l&#8217;opposition. Le \u00ab\u00a0coassociativisme\u00a0\u00bb devenait \u00ab\u00a0parfait\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Les ann\u00e9es 1974 \u00e0 1978 voient s&#8217;approfondir progressivement l&#8217;alliance entre DC et PCI\u00a0: du gouvernement et du Parlement, celle-ci s&#8217;\u00e9tend \u00e0 tout le syst\u00e8me de pouvoir, de l&#8217;administration centrale \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie, aux syndicats, \u00e0 la gestion des moyens de communication et, dulcis in fundo, \u00e0 la police. Simultan\u00e9ment, les luttes s&#8217;accentuent et les mouvements sociaux rompent d\u00e9finitivement avec toute repr\u00e9sentation institutionnelle. N&#8217;oublions pas qu&#8217;il s&#8217;agissait de batailles de tr\u00e8s grande envergure et d&#8217;\u00e9norme intensit\u00e9.<\/p>\n<p>Car, au-del\u00e0 du simple exercice de ce \u00ab\u00a0contre-pouvoir\u00a0\u00bb qu&#8217;ils incarnaient depuis 1968, les mouvements sociaux \u00e9taient aliment\u00e9s par les cons\u00e9quences des politiques de d\u00e9flation mon\u00e9taire et de restructuration industrielle par lesquelles s&#8217;organisait une premi\u00e8re &#8211; mais d\u00e9cisive &#8211; \u00ab\u00a0sortie du fordisme\u00a0\u00bb du syst\u00e8me productif italien. Or le \u00ab\u00a0compromis historique\u00a0\u00bb s&#8217;\u00e9tait justement b\u00e2ti autour de ces \u00ab\u00a0politiques d&#8217;aust\u00e9rit\u00e9 \u00bb contre lesquelles se dressait la mobilisation sociale.<\/p>\n<p>Ainsi, quand la r\u00e9pression &#8211; celle du patronat dans les usines et celle de la police, b\u00e9n\u00e9ficiant d&#8217;un nouvel arsenal l\u00e9gislatif, dans la soci\u00e9t\u00e9 &#8211; passa les bornes d\u00e9mocratiques, la r\u00e9sistance en vint \u00e0 son tour \u00e0 s&#8217;armer. C&#8217;est surtout parmi les ouvriers des grandes usines du Nord, sauvagement restructur\u00e9es, que les Brigades rouges <a href=\"http:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/1998\/08\/NEGRI\/10779.html#note6\">(6)<\/a> commenc\u00e8rent \u00e0 s&#8217;organiser\u00a0; et c&#8217;est dans ces m\u00eames usines, ou dans les zones limitrophes, qu&#8217;apparurent des pratiques de \u00ab\u00a0justice prol\u00e9tarienne\u00a0\u00bb, tant\u00f4t de masse, tant\u00f4t clandestines.<\/p>\n<p>A cet enchev\u00eatrement de composantes sociales et politiques, d\u00e9sormais travers\u00e9 par une s\u00e9rie ininterrompue de luttes ouvri\u00e8res et de violences urbaines, s&#8217;ajoute une variable ind\u00e9pendante et surd\u00e9termin\u00e9e. C&#8217;est la provocation directe &#8211; comment l&#8217;appeler, sinon \u00ab\u00a0terroriste\u00a0\u00bb\u00a0? &#8211; des organes de l&#8217;Etat en charge des obligations de la \u00ab\u00a0d\u00e9fense atlantique\u00a0\u00bb, avant, pendant et apr\u00e8s le \u00ab\u00a0compromis historique\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>A partir du massacre de Milan en 1969, ces appareils ne cessent, ann\u00e9e apr\u00e8s ann\u00e9e, d&#8217;accro\u00eetre leur intervention, des bombes lanc\u00e9es pendant les d\u00e9fil\u00e9s et les meetings populaires, dans les gares et dans les trains, jusqu&#8217;\u00e0 l&#8217;horrible tuerie de Bologne en 1980 <a href=\"http:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/1998\/08\/NEGRI\/10779.html#note7\">(7)<\/a> (actuellement, aucun des responsables et des commanditaires de ces massacres n&#8217;est incarc\u00e9r\u00e9). Ces actions criminelles ont \u00e9videmment jet\u00e9 de l&#8217;huile sur le feu d&#8217;une r\u00e9sistance qui ne demandait qu&#8217;\u00e0 s&#8217;exprimer et en avait les moyens.<\/p>\n<p>En 1977, le mouvement conna\u00eet une soudaine et tr\u00e8s forte flamb\u00e9e, \u00e0 partir de Bologne, la ville-vitrine de la politique urbaine du PCI. A l&#8217;issue d&#8217;une manifestation, un \u00e9ni\u00e8me militant y est tu\u00e9 par la police. Une \u00e9meute \u00e9clate. Le maire communiste et le gouvernement de \u00ab\u00a0compromis historique\u00a0\u00bb envoient les chars balayer les barricades. A la m\u00eame p\u00e9riode, le secr\u00e9taire national du syndicat communiste est expuls\u00e9 de l&#8217;universit\u00e9 de Rome, apr\u00e8s de tr\u00e8s violents accrochages, par un mouvement \u00e9tudiant de masse qui s&#8217;\u00e9largit d\u00e9sormais au prol\u00e9tariat urbain.<\/p>\n<p>A Milan, Turin, Naples, Padoue d\u00e9filent d&#8217;\u00e9normes cort\u00e8ges dans lesquels, de plus en plus fr\u00e9quemment, apparaissent des groupes extr\u00e9mistes arm\u00e9s, qui s&#8217;affirment comme une des composantes du mouvement. La r\u00e9sistance ouvri\u00e8re et les mouvements prol\u00e9tariens urbains contre les restructurations grandissent irr\u00e9sistiblement dans la rancune \u00e0 l&#8217;\u00e9gard de la trahison de la gauche. S&#8217;ensuit une quasi-guerre civile qu&#8217;aucun des acteurs ne contr\u00f4le plus. Cette trag\u00e9die va se terminer par une d\u00e9faite. Pour tout le monde.<\/p>\n<p>Les premiers vaincus sont les mouvement sociaux. Totalement coup\u00e9s des repr\u00e9sentants de la gauche traditionnelle, incapables de donner une forme politique ad\u00e9quate \u00e0 l&#8217;expression du contre-pouvoir et de contr\u00f4ler celui-ci, ils seront entra\u00een\u00e9s dans le gouffre d&#8217;un extr\u00e9misme toujours plus aveugle et violent. L&#8217;enl\u00e8vement et l&#8217;assassinat d&#8217;Aldo Moro <a href=\"http:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/1998\/08\/NEGRI\/10779.html#note8\">(8)<\/a> repr\u00e9senteront l&#8217;apog\u00e9e d&#8217;un mouvement qui, mettant en avant ses objectifs militaires, avait perdu la capacit\u00e9 de mesurer les cons\u00e9quences politiques de ses actions. Prise dans cet \u00e9tau, la mouvance politique qui avait structur\u00e9 les aspirations de centaines de milliers d&#8217;agitateurs et de militants sera bient\u00f4t dissoute par une r\u00e9pression massive et puissante.<\/p>\n<p>Les forces politiques porteuses du \u00ab\u00a0compromis historique\u00a0\u00bb ont cherch\u00e9, elles aussi, \u00e0 sortir de l&#8217;isolement social dans lequel elles \u00e9taient tomb\u00e9es, mais par une politique de r\u00e9pression pure et simple. Elles gagn\u00e8rent, mais ce fut une victoire \u00e0 la Pyrrhus. Polices sp\u00e9ciales, prisons sp\u00e9ciales, tribunaux et proc\u00e8s sp\u00e9ciaux, activit\u00e9 sp\u00e9ciale de gouvernement\u00a0: l&#8217;\u00ab\u00a0urgence\u00a0\u00bb a remodel\u00e9, tout en l&#8217;isolant encore plus, la structure constitutionnelle d&#8217;un syst\u00e8me politique d\u00e9j\u00e0 massacr\u00e9 par le \u00ab\u00a0bipartisme imparfait\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Avec des cons\u00e9quences dramatiques, et d&#8217;abord pour le PCI, qui, \u00e0 partir de ces ann\u00e9es-l\u00e0, sera \u00e0 la merci de la droite, enregistrant une baisse continue de ses suffrages et \u00e9chouant \u00e0 r\u00e9tablir le moindre contact avec des mouvements sociaux, d&#8217;ailleurs marginalis\u00e9s. Le Parti communiste va devenir ce que jamais, dans son histoire originale et glorieuse, il n&#8217;avait \u00e9t\u00e9\u00a0: un groupe bureaucratique cantonn\u00e9 \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur de la machine du pouvoir et \u00e0 l&#8217;ext\u00e9rieur \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9. Pour sa part, la D\u00e9mocratie chr\u00e9tienne a perdu au cours de ces \u00e9v\u00e9nements sa position constitutionnelle centrale\u00a0: elle s&#8217;enfermera dans la gestion de son pouvoir local et n&#8217;arrivera plus \u00e0 se donner les instruments n\u00e9cessaires \u00e0 la compr\u00e9hension du paysage productif et social au sein duquel la crise \u00e9tait n\u00e9e. C&#8217;est au gouvernement Bettino Craxi (socialiste), mis en place en 1983, qu&#8217;incombera la t\u00e2che de transformer l&#8217;isolement de la classe politique en une \u00e9norme machine de corruption et de d\u00e9gradation de la soci\u00e9t\u00e9 et de l&#8217;Etat. Les ann\u00e9es 70 \u00e9taient finies.<\/p>\n<p>Auraient-elles pu d\u00e9boucher sur une issue diff\u00e9rente dans la situation politique et \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur du syst\u00e8me politique de l&#8217;\u00e9poque\u00a0? Oui, \u00e0 une seule condition\u00a0: qu&#8217;ait exist\u00e9 \u00e0 ce moment- l\u00e0 un mode de repr\u00e9sentation politique \u00e0 m\u00eame d&#8217;absorber les cons\u00e9quences des tr\u00e8s profondes mutations sociales que les mouvements imposaient. Ce ne fut pas le cas alors, et ensuite le probl\u00e8me ne s&#8217;est plus pos\u00e9.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s la chute du Mur et la reconstruction radicale du cadre politique et parlementaire, les seules tendances esquiss\u00e9es en Italie &#8211; sans jamais parvenir \u00e0 se r\u00e9aliser, comme vient de le confirmer l&#8217;\u00e9chec du projet de r\u00e9forme constitutionnelle \u00e9labor\u00e9 par la commission bicam\u00e9rale <a href=\"http:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/1998\/08\/NEGRI\/10779.html#note9\">(9)<\/a> &#8211; se sont concentr\u00e9es sur le sommet (syst\u00e8me pr\u00e9sidentiel) et, en cons\u00e9quence, sur la mise en place d&#8217;instruments toujours plus efficaces et centralis\u00e9s de pr\u00e9vention, de m\u00e9diation et de r\u00e9pression. Pas une proposition de nouvelles formes de repr\u00e9sentation politique, ou de nouvelles articulations pour une d\u00e9mocratie substantielle. Quant \u00e0 l&#8217;activit\u00e9 gouvernementale, dans la r\u00e9alit\u00e9 actuelle de la Seconde R\u00e9publique, elle se consacre pour l&#8217;essentiel \u00e0 la neutralisation de tout conflit et au contr\u00f4le de la compatibilit\u00e9 du syst\u00e8me avec le \u00ab\u00a0march\u00e9 mondial\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>La d\u00e9faite des mouvements des ann\u00e9es 70 &#8211; d\u00e9faite politique (comme dans d&#8217;autres pays europ\u00e9ens) ou militaire (comme en Italie) &#8211; n&#8217;a pas d\u00e9bouch\u00e9 sur le moindre espoir de r\u00e9novation de la d\u00e9mocratie. Ceux qui y ont particip\u00e9 peuvent, certes, pleurer sur leur propre na\u00efvet\u00e9 tactique et se d\u00e9sesp\u00e9rer de leurs illusions strat\u00e9giques. Mais ils pourront toujours ajouter\u00a0: le probl\u00e8me que nous repr\u00e9sentions existe toujours. L&#8217;Italie d&#8217;aujourd&#8217;hui a plus que jamais besoin de red\u00e9couvrir les vertus d\u00e9mocratiques exp\u00e9riment\u00e9es alors.<\/p>\n<p>(*)<strong>Par TONI NEGRI <\/strong><br \/>\nAuteur, entre autres, de La Classe ouvri\u00e8re contr e l&#8217;Etat, Galil\u00e9e, Paris, 1978, et d&#8217; Italie rouge et noire, Hachette, Paris, 1985, Toni Negri a \u00e9t\u00e9 charg\u00e9 de cours \u00e0 l&#8217;Ecole normale sup\u00e9rieure de la rue d&#8217;Ulm et enseignant \u00e0 l&#8217;universit\u00e9 Paris-VIII, ainsi qu&#8217;au Coll\u00e8ge international de philosophie.<\/p>\n<p><strong>NOTES<\/strong><\/p>\n<p><strong>(1)<\/strong><\/p>\n<p>Lire Anne Schimel, \u00ab\u00a0Justice de plomb en Italie\u00a0\u00bb, Le Monde diplomatique, avril 1998. Toutes les notes de cet article &#8211; comme le surtitre, le titre et l&#8217;intertitre &#8211; sont de la r\u00e9daction.<\/p>\n<p><strong>(2)<\/strong><\/p>\n<p>Ecrivain, chroniqueur et journaliste, Leonardo Sciascia (1921-1989) a observ\u00e9 l&#8217;Italie depuis sa Sicile natale\u00a0; il est, entre autres, auteur des romans A chacun son d\u00fb (1966) et Todo Modo (1974), disponibles chez Gallimard.<\/p>\n<p><strong>(3)<\/strong><\/p>\n<p>Rossana Rossanda a fond\u00e9, avec Luigi Pintor, le quotidien romain Il Manifesto, qu&#8217;elle dirige encore aujourd&#8217;hui.<\/p>\n<p><strong>(4)<\/strong><\/p>\n<p>Lire Fran\u00e7ois Vitrani, \u00ab\u00a0L&#8217;Italie, un Etat de\u00a0\u00bbsouverainet\u00e9 limit\u00e9e\u00ab\u00a0?\u00a0\u00bb, Le Monde diplomatique, d\u00e9cembre 1990.<\/p>\n<p><strong>(5)<\/strong><\/p>\n<p>Enrico Berlinguer fut, apr\u00e8s Palmiro Togliatti et Luigi Longo, le troisi\u00e8me secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral du PCI de l&#8217;apr\u00e8s-guerre. Il a notamment propos\u00e9, apr\u00e8s le putsch du g\u00e9n\u00e9ral Pinochet au Chili, le \u00ab\u00a0compromis historique\u00a0\u00bb (1973) et d\u00e9fini, \u00e0 l&#8217;\u00e9chelle du Vieux Continent, un projet \u00ab\u00a0eurocommuniste\u00a0\u00bb, oppos\u00e9 \u00e0 celui de Moscou.<\/p>\n<p><strong>(6)<\/strong><\/p>\n<p>Les Brigate Rosse (Brigades rouges) \u00e9taient, comme Prima Linea (Premi\u00e8re ligne, 1976-1980), un des groupes militaires de l&#8217;extr\u00eame gauche &#8211; dans laquelle on comptait \u00e9galement, mais agissant sur le seul plan politique, Lotta Continua (Lutte continue, 1969-1976), Potere Operaio (Pouvoir ouvrier, 1969-1973), etc.<\/p>\n<p><strong>(7)<\/strong><\/p>\n<p>L&#8217;explosion d&#8217;une bombe dans la Banque de l&#8217;agriculture, piazza Fontana, \u00e0 Milan, le 12 d\u00e9cembre 1969 (16 morts et 98 bless\u00e9s), marque le d\u00e9but de la \u00ab\u00a0strat\u00e9gie de la tension\u00a0\u00bb, laquelle culminera avec l&#8217;attentat \u00e0 la gare centrale de Bologne, le 2 ao\u00fbt 1980 (85 morts et 200 bless\u00e9s). Dans les deux cas, comme la justice l&#8217;a confirm\u00e9 plus tard, c&#8217;est l&#8217;extr\u00eame droite qui \u00e9tait l&#8217;instrument de ce terrorisme aveugle. Selon les statistiques du minist\u00e8re italien de l&#8217;int\u00e9rieur, 67,55\u00a0% des violences (rixes, actions de gu\u00e9rilla, destruction de biens) commises en Italie de 1969 \u00e0 1980 sont imputables \u00e0 l&#8217;extr\u00eame droite, 26,5\u00a0% \u00e0 l&#8217;extr\u00eame gauche, et 5,95\u00a0% \u00e0 d&#8217;autres.<\/p>\n<p><strong>(8)<\/strong><\/p>\n<p>Au moment de son enl\u00e8vement, le 16 mars 1978, Aldo Moro, pr\u00e9sident de la D\u00e9mocratie chr\u00e9tienne, n\u00e9gociait avec Enrico Berlinguer les possibles modalit\u00e9s d&#8217;une association du PCI au gouvernement.<\/p>\n<p><strong>(9)<\/strong><\/p>\n<p>Pr\u00e9sid\u00e9e par M.\u00a0Massimo D&#8217;Alema, num\u00e9ro un des D\u00e9mocrates de gauche (DS, ex-PDS, ex-PCI), la commission bicam\u00e9rale avait pour but la n\u00e9gociation d&#8217;un projet de r\u00e9forme constitutionnelle portant, entre autres, sur l&#8217;\u00e9lection du pr\u00e9sident de la R\u00e9publique au suffrage universel et la modification du mode de scrutin dans un sens majoritaire. Ses travaux ont pris fin en mai 1998 apr\u00e8s la volte-face de M.\u00a0Silvio Berlusconi, chef de Forza Italia, qui avait, un temps, accept\u00e9 le projet.<\/p>\n<p>\u00a9EspaiMarx 2002<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>EX-DIRIGEANT historique du groupe Pouvoir ouvrier, l&#8217;\u00e9quivalent italien de la Gauche prol\u00e9tarienne (mao\u00efste), Antonio (dit Toni) Negri est actuellement incarc\u00e9r\u00e9 \u00e0 la maison d&#8217;arr\u00eat Rebibbia, \u00e0 Rome. D\u00e9cid\u00e9 \u00e0 mettre un terme \u00e0 son \u00ab\u00a0histoire judiciaire\u00a0\u00bb et \u00e0 celle des militants d&#8217;extr\u00eame gauche encore poursuivis, il s&#8217;est livr\u00e9, le 1er juillet 1997, apr\u00e8s quatorze ans d&#8217;exil \u00e0 Paris. Condamn\u00e9 \u00e0 trente ans de prison pour \u00ab\u00a0insurrection arm\u00e9e contre l&#8217;Etat\u00a0\u00bb et \u00e0 quatre ans et demi pour \u00ab\u00a0responsabilit\u00e9 morale\u00a0\u00bb des affrontements entre militants et police \u00e0 Milan entre 1973 et 1977, il lui reste th\u00e9oriquement &#8211; compte tenu du temps pass\u00e9 en d\u00e9tention pr\u00e9ventive et des remises de peine &#8211; plus de quatre ans \u00e0 purger. En attendant l&#8217; indulto (remise de peine) g\u00e9n\u00e9ral que les parlementaires italiens se refusent jusqu&#8217;ici \u00e0 voter, Toni Negri a \u00e9t\u00e9 autoris\u00e9, fin juillet, \u00e0 travailler \u00e0 l&#8217;ext\u00e9rieur. Il \u00e9voque ici l&#8217;exp\u00e9rience politique des ann\u00e9es 70 en Italie.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Parler des ann\u00e9es 70 dans l&#8217;histoire italienne, c&#8217;est parler du pr\u00e9sent. Non seulement parce que les cons\u00e9quences des politiques r\u00e9pressives d&#8217;alors perdurent &#8211; les lois sp\u00e9ciales n&#8217;ont pas \u00e9t\u00e9 abrog\u00e9es, deux cents personnes au moins sont encore incarc\u00e9r\u00e9es et autant en exil (1). Non seulement parce que la d\u00e9sagr\u00e9gation du syst\u00e8me politique d&#8217;apr\u00e8s-guerre, r\u00e9duit en miettes par la chute du mur de Berlin, avait atteint des limites insoutenables. Mais aussi, et surtout, parce que le traumatisme social (et psychologique) de cette d\u00e9cennie n&#8217;a encore \u00e9t\u00e9 ni refoul\u00e9 ni cicatris\u00e9.<\/p>\n<p>Les ann\u00e9es 70 sont pr\u00e9sentes parce qu&#8217;elles ont pos\u00e9 \u00e0 l&#8217;Italie le probl\u00e8me de la repr\u00e9sentation d\u00e9mocratique dans la transformation des modes sociaux de production, ce noeud central des soci\u00e9t\u00e9s capitalistes avanc\u00e9es qui n&#8217;est pas encore d\u00e9nou\u00e9. En Italie, la pr\u00e9sentation de ce noeud de probl\u00e8mes a pris \u00e0 ce moment-l\u00e0 une tournure tragique.<\/p>\n<p>Toutes les forces politiques impliqu\u00e9es dans ce drame ont \u00e9t\u00e9 vaincues. Deux auteurs, plus que d&#8217;autres, ont t\u00e9moign\u00e9 sur cette trag\u00e9die radicale\u00a0: d&#8217;un c\u00f4t\u00e9 Leonardo Sciascia (2), de l&#8217;autre Rossana Rossanda (3). Le premier assurait la chronique des \u00e9v\u00e9nements en soulignant combien la crise tenait du labyrinthe, la seconde relatait chaque jour, sans jamais se d\u00e9sengager, l&#8217;impuissance d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e des protagonistes \u00e0 trouver une issue.<\/p>\n<p>En Italie, les ann\u00e9es 70 commencent, en fait, en 1967-1968 et se terminent en 1983. En 1967-1968 le mouvement \u00e9tudiant, comme dans tous les pays d\u00e9velopp\u00e9s, \u00e9rigea des barricades. Pourtant, son envergure et son impact n&#8217;eurent pas la m\u00eame ampleur que dans les autres pays europ\u00e9ens\u00a0: en Italie, le mai 68 \u00e9tudiant proprement dit fut faible.<\/p>\n","protected":false},"author":9,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[15],"tags":[],"class_list":["post-74","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-materiales-para-la-refundacion-comunista"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/espai-marx.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/74","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/espai-marx.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/espai-marx.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/espai-marx.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/9"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/espai-marx.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=74"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/espai-marx.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/74\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/espai-marx.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=74"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/espai-marx.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=74"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/espai-marx.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=74"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}