{"id":86,"date":"2006-03-30T00:00:00","date_gmt":"2006-03-29T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/espai-marx.net\/?p=86"},"modified":"2020-02-29T12:21:20","modified_gmt":"2020-02-29T11:21:20","slug":"antonio-negri-et-le-pouvoir-constituant","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/espai-marx.net\/?p=86","title":{"rendered":"Antonio Negri et le pouvoir constituant"},"content":{"rendered":"<p><i>La taupe est h\u00e9mophile. Le moment d\u2019appara\u00eetre est pour elle l\u2019heure de tous les dangers. Il arrive en effet qu\u2019une main cruelle ait gliss\u00e9 dans sa taupini\u00e8re des lames de rasoir ou du verre pil\u00e9. Elle se vide alors de son sang, sa laborieuse vie en mort s\u2019\u00e9chappant.<\/i><\/p>\n<p>Dans une note de la Fondation Saint-Simon, Philippe Raynaud range Antonio Negri et Alain Badiou sous la commune banni\u00e8re de la \u201c\u00a0passion r\u00e9volutionnaire\u00a0\u201d<a name=\"_ftnref1\"><\/a><a title=\"\" href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>. Sans doute cette passion est-elle partag\u00e9e. Mais la question d\u00e9mocratique, que Badiou ignore superbement, est chez Negri au c\u0153ur du d\u00e9bat: \u201c\u00a0Parler de pouvoir constituant, c\u2019est parler de la d\u00e9mocratie\u00a0\u201d, \u00e9crit-il d\u00e8s les premi\u00e8res lignes de son livre<a name=\"_ftnref2\"><\/a><a title=\"\" href=\"#_ftn2\">[2]<\/a>. Dans la mesure o\u00f9 elle d\u00e9ploie une temporalit\u00e9 sp\u00e9cifique, la \u201c\u00a0libert\u00e9 constituante\u00a0\u201d exc\u00e8de la v\u00e9rit\u00e9 \u00e9ph\u00e9m\u00e8re de l\u2019\u00e9v\u00e9nement. Le pouvoir constituant se r\u00e9alise en \u201c\u00a0r\u00e9volution permanente\u00a0\u201d et cette permanence conceptualise l\u2019unit\u00e9 contradictoire de l\u2019\u00e9v\u00e9nement et de l\u2019histoire, du constituant et du constitu\u00e9.<\/p>\n<p>Parler de pouvoir constituant, c\u2019est parler de r\u00e9volution, et r\u00e9ciproquement. Il repr\u00e9sente \u201c\u00a0la dilatation de la capacit\u00e9 humaine \u00e0 faire l\u2019histoire\u00a0\u201d au lieu de la subir. Negri en appelle \u00e0 Spinoza comme le premier penseur de ce pouvoir illimit\u00e9, ou plut\u00f4t de cette \u201c\u00a0puissance\u00a0\u201d (<i>potentia<\/i>) irr\u00e9ductible \u00e0 l\u2019exercice du pouvoir (<i>potestas<\/i>), f\u00fbt-il \u00e9clair\u00e9. Le Dieu de Spinoza, pr\u00e9cise Deleuze, \u201c\u00a0ne con\u00e7oit pas des possibles dans son entendement qu\u2019il r\u00e9aliserait par sa volont\u00e9\u00a0\u201d\u00a0: \u201c\u00a0Aussi n\u2019a-t-il pas de pouvoir, mais seulement une puissance identique \u00e0 son essence. Suivant cette puissance, Dieu est \u00e9galement cause de toutes choses qui suivent de son essence, et \u201c\u00a0cause de soi-m\u00eame\u00a0\u201d, \u201c\u00a0de son existence telle qu\u2019elle est envelopp\u00e9e par l\u2019essence\u00a0\u201d. Toute puissance est donc \u201c\u00a0acte, active, et en acte\u00a0\u201d<a name=\"_ftnref3\"><\/a><a title=\"\" href=\"#_ftn3\">[3]<\/a>.<\/p>\n<p>Il en va de m\u00eame du pouvoir constituant. Comme tout \u00e9tat de puissance, il est toujours en acte. Il ne se con\u00e7oit pas comme un possible qui s\u2019actualise, mais, \u00e0 la mani\u00e8re du <i>conatus<\/i> de Spinoza, comme effort et tendance de l\u2019essence \u00e0 pers\u00e9v\u00e9rer dans l\u2019existence et \u00e0 envelopper \u201c\u00a0une dur\u00e9e ind\u00e9finie\u00a0\u201d. Sa puissance expansive est une passion joyeuse. Et cette joie entretient et augmente en retour la puissance d\u2019agir.<\/p>\n<p>La Commune de Paris, dont \u201c\u00a0la grande mesure sociale\u00a0\u201d fut, selon Marx, \u201c\u00a0sa propre existence\u00a0\u201d, en est la parfaite illustration. L\u2019exercice de ce pouvoir illimit\u00e9 pousse logiquement l\u2019\u00e9lan d\u00e9mocratique jusqu\u2019au d\u00e9p\u00e9rissement de l\u2019Etat en tant que corps politique s\u00e9par\u00e9 (et r\u00e9ciproquement, de l\u2019\u00e9conomie con\u00e7ue comme seconde nature). Cette extinction d\u2019un appareil \u00e9tatique sp\u00e9cialis\u00e9, oppos\u00e9 \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9, ne saurait se confondre avec la disparition de la politique. Pour Negri, ce sont la pens\u00e9e lib\u00e9rale et la pens\u00e9e anarchiste qui repr\u00e9sentent \u201c\u00a0les figures les plus achev\u00e9es de la rationalit\u00e9 instrumentale\u00a0\u201d. Dans l\u2019un et l\u2019autre cas, \u201c\u00a0le social n\u2019a pas besoin du politique\u00a0\u201d\u00a0: \u201c\u00a0La main invisible du march\u00e9 comme la n\u00e9gation abstraite de l\u2019Etat nient le pouvoir constituant. Que ces visions de la soci\u00e9t\u00e9 reposent sur l\u2019individualisme et sur la r\u00e8gle du profit, ou sur l\u2019anarchie et sur la r\u00e8gle du collectivisme, il s\u2019agit, dans un cas comme dans l\u2019autre, d\u2019isoler le social, et cette fin est le pendant n\u00e9cessaire de la transcendance du politique, invoqu\u00e9e d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et honnie de l\u2019autre<a name=\"_ftnref4\"><\/a><a title=\"\" href=\"#_ftn4\">[4]<\/a>.\u00a0\u201d Chaque crise, dans la mesure o\u00f9 elle bouleverse le champ politique, claque donc \u201c\u00a0comme un avis de d\u00e9c\u00e8s des th\u00e9ories de la s\u00e9paration\u00a0\u201d.<\/p>\n<p>A la dissociation illusoire du politique et du social, Negri oppose une dialectique de la puissance et du pouvoir, un double processus de politisation du social et de socialisation de la politique. Inali\u00e9nable, \u201c\u00a0la libert\u00e9 constituante\u00a0\u201d manifeste la r\u00e9sistance de la puissance fondatrice \u00e0 la rigidit\u00e9 p\u00e9trifi\u00e9e de l\u2019institution. La \u201c\u00a0production du sujet constituant\u00a0\u201d est selon lui au centre des trois D\u00e9clarations des Droits de l\u2019Homme (de 1789, 1793, et 1795). Le sujet \u00e9mergent s\u2019y constitue dans un conflit permanent avec la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e et avec la raison d\u2019Etat qui s\u2019efforcent de le contenir et de le refouler. La cl\u00f4ture nationale (la victoire de l\u2019Etat-nation sur l\u2019universalit\u00e9 proclam\u00e9e), sociale (la r\u00e9pression du mouvement populaire), et sexuelle (la mise au pas des tricoteuses et l\u2019exclusion des femmes) du moment r\u00e9volutionnaire, scelle la d\u00e9faite et condamne la conjuration permanente au repli dans les catacombes de l\u2019histoire. Jusqu\u2019aux nouvelles irruptions de 1830 et 1848.<\/p>\n<p>La libert\u00e9 politique se d\u00e9finit donc comme \u201c\u00a0pouvoir constituant\u00a0\u201d. Mais constituant de quoi\u00a0? Le \u201c\u00a0fantastique\u00a0\u201d et le \u201c\u00a0merveilleux\u00a0\u201d caract\u00e9risent chez Rousseau les situations exceptionnelles, o\u00f9 se manifeste l\u2019insolite et o\u00f9 surgit la nouveaut\u00e9. Le pouvoir constituant\u00a0 dont le capitalisme moderne \u201c\u00a0m\u00e8ne, dit Negri, le concept \u00e0 sa maturit\u00e9\u00a0\u201d, en est l\u2019exemple<a name=\"_ftnref5\"><\/a><a title=\"\" href=\"#_ftn5\">[5]<\/a>. Il n\u2019est d\u00e9sormais \u201c\u00a0de d\u00e9finition du politique, qu\u2019\u00e0 partir du concept de pouvoir constituant\u00a0\u201d qui en d\u00e9termine d\u00e9sormais la nature et la substance<a name=\"_ftnref6\"><\/a><a title=\"\" href=\"#_ftn6\">[6]<\/a>. Car la puissance constituante ne vient pas apr\u00e8s la politique. Elle n\u2019en est pas le r\u00e9sultat ou la cons\u00e9quence. Elle \u201c\u00a0vient d\u2019abord\u00a0\u201d, et s\u2019impose comme \u201c\u00a0la d\u00e9finition m\u00eame de la politique\u00a0\u201d. Sa r\u00e9pression r\u00e9duit la politique \u00e0 un pouvoir despotique\u00a0; non n\u00e9cessairement sous les traits avou\u00e9s de la tyrannie, mais plus sournoisement, sous ceux d\u2019un despotisme banal et quotidien, que Jacques Ranci\u00e8re d\u00e9signe comme \u201c\u00a0police\u00a0\u201d et Alain Badiou comme \u201c\u00a0Etat antipolitique\u00a0\u201d. Tendu \u00e0 l\u2019extr\u00eame, l\u2019arc d\u00e9mocratique du pouvoir constituant peut alors, par un retournement paradoxal, se renier dans l\u2019affirmation oppos\u00e9e d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 sans discussion et d\u2019une subjectivit\u00e9 sans opposition<a name=\"_ftnref7\"><\/a><a title=\"\" href=\"#_ftn7\">[7]<\/a>.<\/p>\n<p>Face au pouvoir institu\u00e9 et tyrannique du capital, face aux f\u00e9tiches de la marchandise et aux servitudes involontaires qu\u2019ils imposent, face au triomphe du travail mort qui saisit et assujettit le vif, la forme contemporaine du pouvoir constituant serait le communisme en tant que \u201c\u00a0mouvement r\u00e9el qui supprime l\u2019ordre existant\u00a0\u201d, mouvement toujours recommenc\u00e9 d\u2019une suppression sans cesse contrari\u00e9e. Dans <i>Le Capital<\/i>, Marx suit le cheminement de ce pouvoir dans le conflit de classe moderne qui s\u2019oppose, du point de vue des domin\u00e9s, la s\u00e9paration formelle entre producteurs et moyens de production. Pour Negri, la fusion tendancielle du social et du politique, entrevue dans les crises r\u00e9volutionnaires et les d\u00e9chirures de la domination, \u00e9claire les h\u00e9sitations de L\u00e9nine sur les r\u00f4les respectifs du parti et des soviets dans l\u2019exercice concret du pouvoir constituant. Le funeste court-circuit entre l\u2019action des masses et le commandement du parti, le compromis instable entre le pouvoir virtuel des soviets et la direction r\u00e9elle du parti, r\u00e9sulterait pour une large part de cette confusion.<\/p>\n<p>Interpr\u00e9tant la notion strat\u00e9giquement d\u00e9terminante de \u201c\u00a0dualit\u00e9 de pouvoir\u00a0\u201d, \u00a0qui caract\u00e9rise chez L\u00e9nine la situation r\u00e9volutionnaire, non comme un fait constitutionnel, mais comme un fait constituant, Negri tend cependant \u00e0 \u00e9luder la contradiction constitutive de la d\u00e9mocratie politique. Non au profit d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 \u00e9v\u00e9nementielle, aussi indiscutable qu\u2019autoritaire, mais, comme chez Badiou, par l\u2019autodestruction d\u2019une d\u00e9mocratie victime de son propre accomplissement.<\/p>\n<p>Sur les traces de Machiavel, Negri fait de l\u2019opposition entre \u201c\u00a0vertu\u00a0\u201d et \u201c\u00a0fortune\u00a0\u201d, l\u2019\u00e9nonc\u00e9\u00a0 fondateur de la tension dialectique entre constituant et constitu\u00e9, entre le principe dynamique de la subversion et l\u2019inertie conservatrice des institutions. Il y voit la matrice des rapports contradictoires entre la volont\u00e9 et son r\u00e9sultat, entre la jeunesse et le vieillissement, entre la joyeuse f\u00e9brilit\u00e9 des d\u00e9parts et la lourde lassitude des fins qui s\u2019\u00e9ternisent. La \u201c\u00a0fortune\u00a0\u201d machiav\u00e9lienne appara\u00eet ainsi comme \u201c\u00a0le fond maudit\u00a0\u201d de l\u2019inertie.<\/p>\n<p>Comment la vertu pourrait-elle lui r\u00e9sister\u00a0?<\/p>\n<p>\u201c\u00a0Telle est la question, toujours essentielle.\u00a0\u201d<\/p>\n<p>Dans le retour r\u00e9current des Thermidors, \u201c\u00a0l\u2019ennemi est une fois de plus vainqueur\u00a0: la corruption, la fortune, l\u2019accumulation capitaliste s\u2019opposent \u00e0 la <i>virtu<\/i> et la chassent. Mais la <i>virtu<\/i>, le pouvoir constituant, le grand appel de la d\u00e9mocratie radicale n\u2019en avaient pas moins exist\u00e9 comme principe et comme esp\u00e9rance<a name=\"_ftnref8\"><\/a><a title=\"\" href=\"#_ftn8\">[8]<\/a>.\u00a0\u201d Le pouvoir constituant r\u00e9siste ainsi \u00e0 son institutionnalisation mortif\u00e8re sous la forme de la souverainet\u00e9. Car, le contraire de la d\u00e9mocratie n\u2019est pas seulement, comme l\u2019insinue la vulgate d\u00e9mocratique, le totalitarisme, mais aussi la souverainet\u00e9. Tout, en effet, \u201c\u00a0oppose pouvoir constituant et souverainet\u00e9\u00a0\u201d. Ces deux concepts paraissent \u201c\u00a0en contradiction absolue\u00a0\u201d. Fid\u00e8le \u00e0 l\u2019id\u00e9e de Rousseau, selon laquelle le peuple reste \u201c\u00a0toujours ma\u00eetre de changer ses lois, m\u00eame les meilleures\u00a0\u201d, le refus sans-culotte de la souverainet\u00e9 r\u00e9sume ainsi l\u2019absoluit\u00e9 inali\u00e9nable du pouvoir constituant.<\/p>\n<p>De fa\u00e7on plus inattendue, Negri oppose \u00e9galement le pouvoir constituant \u00e0 l\u2019utopie con\u00e7ue comme affaiblissement et r\u00e9siliation de son effectivit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire comme \u201c\u00a0passion triste\u00a0\u201d. L\u2019utopie peut en effet \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme une modalit\u00e9 de l\u2019esp\u00e9rance, d\u00e9finie par Spinoza comme \u201c\u00a0une joie inconstante, n\u00e9e d\u2019une chose pass\u00e9e ou future de l\u2019issue de laquelle nous doutons en quelque mesure\u00a0\u201d. Une joie douteuse donc, qui va de pair avec la crainte\u00a0: pas de crainte sans espoir, et pas d\u2019espoir sans crainte. Activit\u00e9 d\u00e9bordante et exub\u00e9rante, aussi intense que l\u2019utopie, \u201c\u00a0mais sans illusion ou, si l\u2019on veut, pleine de mat\u00e9rialit\u00e9\u00a0\u201d, le pouvoir constituant se pr\u00e9sente ainsi comme une \u201c\u00a0dystopie\u00a0\u201d. Ce que confirmerait le fait remarquable que les p\u00e9riodes d\u2019intense activit\u00e9 constituante soient aussi des p\u00e9riodes de d\u00e9clin ou d\u2019\u00e9clipse utopiques. Et r\u00e9ciproquement.<\/p>\n<p>Qu\u2019elle prenne la forme de la d\u00e9sob\u00e9issance ou de l\u2019insurrection, la \u201c\u00a0r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019oppression\u00a0\u201d est inh\u00e9rente au pouvoir constituant. D\u2019o\u00f9 le paradoxe logique de leur inscription dans le droit constitutionnel de 1793\u00a0: \u201c\u00a0Le droit se construit comme principe pratique d\u00e9coulant du d\u00e9veloppement du pouvoir constituant.\u00a0\u201d Cette perc\u00e9e du pouvoir constituant dans le droit r\u00e9v\u00e8le la scission en classes antagoniques du peuple mythiquement uni lors de la f\u00eate de la F\u00e9d\u00e9ration. Face \u00e0 l\u2019ordre nouveau du capital, qui se r\u00e9v\u00e8le sous le masque d\u2019une universalit\u00e9 aussit\u00f4t contredite, le prol\u00e9tariat s\u2019annonce comme la nouvelle force porteuse de cette puissance toujours active et pers\u00e9v\u00e9rante.<\/p>\n<p>Dans la mesure o\u00f9 elle produit la m\u00e9diation entre la politique et le social, dont le parti repr\u00e9sente, dans <i>Le Manifeste du parti communiste<\/i>, la forme enfin trouv\u00e9e, la R\u00e9volution fran\u00e7aise appara\u00eet pour Marx comme la matrice de la lutte des classes moderne. Si le pouvoir constituant est un sujet, ce n\u2019est plus celui d\u2019une progression constitutionnelle patiente et respectueuse, mais son \u201c\u00a0antith\u00e8se continue\u00a0\u201d, synonyme d\u2019un pouvoir de r\u00e9sistance.<\/p>\n<p>Dans <i>De la d\u00e9mocratie en Am\u00e9rique<\/i>, Tocqueville pr\u00e9vient son lecteur\u00a0: \u201c\u00a0Le livre que l\u2019on va lire a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit sous l\u2019impression d\u2019une sorte de terreur religieuse produite dans l\u2019\u00e2me de l\u2019auteur par la vue de cette r\u00e9volution irr\u00e9sistible qui marche depuis tant de si\u00e8cles \u00e0 travers tous les obstacles et qu\u2019on voit, encore aujourd\u2019hui, s\u2019avancer au milieu des ruines qu\u2019elle a faite.\u00a0\u201d Ce cheminement obstin\u00e9, souvent obscur, est pr\u00e9cis\u00e9ment, pour Toni Negri, celui du pouvoir constituant, qui ne se d\u00e9l\u00e8gue ni ne s\u2019ali\u00e8ne. Il se manifeste et surgit dans la porte \u00e9troite d\u2019une crise. Il est \u201c\u00a0le concept d\u2019une crise\u00a0\u201d. Negri insiste, \u00e0 plusieurs reprises, sur cette relation entre le pouvoir constituant et la notion de crise, sur la dialectique entre la patience processuelle et l\u2019exaltation \u00e9v\u00e9nementielle\u00a0: \u201c\u00a0Le paradigme du pouvoir constituant est celui d\u2019une force qui fait irruption, qui coupe, interrompt, \u00e9cart\u00e8le tout \u00e9quilibre pr\u00e9existant et toute possibilit\u00e9 de continuit\u00e9.\u00a0\u201d<\/p>\n<p>Appara\u00eet ainsi une temporalit\u00e9 propre au pouvoir constituant\u00a0: \u201c\u00a0une prodigieuse capacit\u00e9 d\u2019acc\u00e9l\u00e9ration\u00a0\u201d, \u201c\u00a0un temps de l\u2019\u00e9v\u00e9nement o\u00f9 la singularit\u00e9 acc\u00e8de \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9\u00a0\u201d, o\u00f9 le particulier s\u2019universalise, un temps qui \u201c\u00a0rythme, scande, et ordonne\u00a0\u201d ses actions constitutives. Cette bousculade, cette cohue, cette pr\u00e9cipitation d\u2019\u00e9v\u00e9nements, c\u2019est la temporalit\u00e9 originale de la R\u00e9volution fran\u00e7aise. Une temporalit\u00e9 r\u00e9volutionnaire, qui pose la question r\u00e9currente de savoir o\u00f9 commence et o\u00f9 finit une r\u00e9volution. Le temps et l\u2019espace sp\u00e9cifiques de l\u2019\u00e9v\u00e9nement r\u00e9volutionnaire s\u2019y manifestent comme \u201c\u00a0un ab\u00eeme de la d\u00e9mocratie\u00a0\u201d, dans un moment p\u00e9rilleux o\u00f9 la radicalit\u00e9 constituante et sa force irruptive d\u00e9mystifient la sc\u00e8ne de la repr\u00e9sentation.<\/p>\n<p>Par cette exp\u00e9rience extr\u00eame du pouvoir constituant, la R\u00e9volution fran\u00e7aise appara\u00eet comme \u201c\u00a0une r\u00e9volution diff\u00e9rente\u00a0\u201d et \u201c\u00a0un superbe lever de soleil\u00a0\u201d. Plus sa temporalit\u00e9 indomptable se trouvera brid\u00e9e par le nouvel ordre thermidorien, \u201c\u00a0plus elle cherchera \u00e0 briser ses fers et \u00e0 se d\u00e9ployer comme mouvement de lib\u00e9ration sociale\u00a0\u201d. Plus elle se heurtera \u00e0 la contre-r\u00e9volution politique et institutionnelle, et plus elle ira puiser en profondeur les forces sociales de nouveaux \u00e9lans.<\/p>\n<p>Plus elle s\u2019affirmera comme \u201c\u00a0r\u00e9volution en permanence\u00a0\u201d.<\/p>\n<p>La lutte des classes r\u00e9pond ainsi aux coups d\u2019arr\u00eat, aux blocages, et aux rebroussements, \u201c\u00a0par des acc\u00e9l\u00e9rations soudaines et prodigieuses\u00a0\u201d. L\u2019id\u00e9e d\u2019un \u201c\u00a0temps-puissance\u00a0\u201d na\u00eet de ces acc\u00e9l\u00e9rations<a name=\"_ftnref9\"><\/a><a title=\"\" href=\"#_ftn9\">[9]<\/a>. Si le peuple dispose du pouvoir permanent et irr\u00e9ductible de modifier sa Constitution, la temporalit\u00e9 ouverte et \u201c\u00a0continuement r\u00e9volutionnaire\u00a0\u201d se d\u00e9couvr. comme \u201c\u00a0fondation premi\u00e8re de la subjectivit\u00e9\u00a0\u201d, Le \u201c\u00a0temps des masses\u00a0\u201d\u00a0fait le pouvoir constituant\u00a0. D\u2019o\u00f9 le double sens attach\u00e9 \u00e0 la volont\u00e9, si souvent proclam\u00e9e depuis Babeuf et les thermidoriens, de \u201c\u00a0terminer la r\u00e9volution\u00a0\u201d\u00a0: en la poussant jusqu\u2019\u00e0 son terme inaccessible pour les uns\u00a0; en y mettant fin une fois pour toutes, pour les autres\u00a0!<\/p>\n<p>Babeuf et les Egaux veulent \u201c\u00a0terminer la r\u00e9volution\u00a0\u201d parce qu\u2019elle n\u2019est pas faite, ou mal faite, \u00e0 moiti\u00e9 seulement\u00a0: du travail b\u00e2cl\u00e9 ; l\u2019essentiel reste \u00e0 faire. Benjamin Constant ou Fran\u00e7ois Furet entendent, au contraire, en finir avec elle. Au sens \u00e9v\u00e9nementiel du terme, la r\u00e9volution s\u2019est achev\u00e9e sur l\u2019\u00e9chafaud de Thermidor. Au sens de sa permanence constituante, elle reste en revanche inachev\u00e9e, interrompue, interminable. Sa puissance souterraine va de cheminements invisibles en soudaines r\u00e9surgences, Juin 1848, La Commune, Juin 36, Mai 68\u00a0: \u201c\u00a0Au terme de la R\u00e9volution fran\u00e7aise, ouverture du temps veut dire r\u00e9volution permanente et r\u00e9volution communiste\u00a0; fermeture, veut dire lib\u00e9ralisme ou, pire, r\u00e9action<a name=\"_ftnref10\"><\/a><a title=\"\" href=\"#_ftn10\">[10]<\/a>.\u00a0\u201d<\/p>\n<p>R\u00e9forme et R\u00e9volution ont chacune leurs temporalit\u00e9 propre. A la premi\u00e8re, la monotonie d\u2019un temps homog\u00e8ne et vide, d\u2019une histoire sans \u00e9v\u00e9nement, condamn\u00e9e au simulacre et \u00e0 l\u2019anecdote. A la seconde, les hoquets d\u2019un temps bris\u00e9. D\u00e9cid\u00e9 \u00e0 conjurer le p\u00e9ril r\u00e9volutionnaire, Edmund Burke fut le premier, sans doute, \u00e0 expliciter ce rapport entre la prudence r\u00e9formatrice et sa temporalit\u00e9 lente\u00a0: \u201c\u00a0Agir lentement et parfois m\u00eame de fa\u00e7on imperceptible\u00a0\u201d, suivant \u201c\u00a0le processus lent et constant\u00a0\u201d d\u2019une \u201c\u00a0\u00e9nergie toujours renouvel\u00e9e\u00a0\u201d. Furtivement, sur la pointe des pieds, de crainte de r\u00e9veiller le crat\u00e8re de l\u2019\u00e9v\u00e9nement endormi. Car la dualit\u00e9 de pouvoir qui en surgit in\u00e9vitablement n\u2019est plus un simple maillon dans l\u2019encha\u00eenement m\u00e9canique des causes et des effets, mais un fait constituant qui se donne \u00e0 lui-m\u00eame sa propre loi.<\/p>\n<p>Comment penser cette permanence paradoxale de l\u2019\u00e9v\u00e9nement\u00a0? Comment penser ce travail de sape qui court sous la surface apais\u00e9e des choses et se poursuit sous la chape bien ordonn\u00e9e de la norme\u00a0? Comment penser cette patience affair\u00e9e \u00e0 \u00e9largir fissures et l\u00e9zardes en br\u00e8ches et fractures\u00a0? Comme une fid\u00e9lit\u00e9, r\u00e9pond Badiou. Banalement conjugale ou passionn\u00e9ment amoureuse, cette fid\u00e9lit\u00e9 au pass\u00e9 de l\u2019\u00e9v\u00e9nement et de la rencontre a un parfum de pi\u00e9t\u00e9 m\u00e9morielle. Chez Negri, en revanche, le pouvoir constituant, qui \u201c\u00a0se r\u00e9alise comme r\u00e9volution permanente\u00a0\u201d ou \u201c\u00a0qui prend figure d\u2019un pouvoir de r\u00e9volution permanente\u00a0\u201d, est fid\u00e8le au rendez-vous et \u00e0 la promesse rigoureusement immanente de lib\u00e9ration.<\/p>\n<p>Emanant de la souverainet\u00e9 de la Raison, \u00e9trang\u00e8re \u00e0 la dialectique des temps historiques, a \u201c\u00a0volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale\u00a0\u201d dont se r\u00e9clam\u00e8rent les Jacobins demeurait atemporelle comme une sorte de gr\u00e2ce divine la\u00efcis\u00e9e. Le concept de \u201c\u00a0pouvoir constituant\u00a0\u201d permet au contraire de d\u00e9dramatiser celui de R\u00e9volution et de le rendre \u00e0 une immanence radicale\u00a0: \u201c\u00a0Il ne doit plus \u00eatre rien d\u2019autre que d\u00e9sir de transformation du temps, d\u00e9sir continu, implacable, pratique continue et incontr\u00f4lable, r\u00e9ouverte par l\u2019amour du temps<a name=\"_ftnref11\"><\/a><a title=\"\" href=\"#_ftn11\">[11]<\/a>.\u00a0\u201d L\u2019affirmation initerrompue de cette puissance constitue chez Negri la grande nouveaut\u00e9 politique et la trame historique du XIXe si\u00e8cle. Qu\u2019en reste-t-il aujourd\u2019hui, dans l\u2019exp\u00e9rience postmoderne o\u00f9 l\u2019histoire se perd dans la fugacit\u00e9 de l\u2019instant.<\/p>\n<p>Michael Hardt et Toni Negri abordent sans la moindre nostalgie pass\u00e9iste les cons\u00e9quences du passage de la modernit\u00e9 \u00e0 la post-modernit\u00e9<a name=\"_ftnref12\"><\/a><a title=\"\" href=\"#_ftn12\">[12]<\/a>. Ils saluent cette \u201c\u00a0transition capitale dans l\u2019histoire contemporaine\u00a0\u201d comme l\u2019av\u00e8nement d\u2019une lib\u00e9ration et comme l\u2019opportunit\u00e9 d\u2019une politique du m\u00e9tissage et du nomadisme, radicalement oppos\u00e9e aux logiques binaires et territoriales de la modernit\u00e9. Prolongeant la critique de la souverainet\u00e9 entreprise dans <i>Le Pouvoir constituant<\/i>, ils enregistrent sans regret le d\u00e9clin des souverainet\u00e9s \u00e9tatiques et nationales au profit d\u2019un Empire sans limites\u00a0: alors que l\u2019imp\u00e9rialisme classique signifiait l\u2019expansion de l\u2019Etat-Nation hors de ses fronti\u00e8res, il n\u2019y aurait plus, dans l\u2019actuelle phase imp\u00e9riale, d\u2019Etats-Nations ni d\u2019imp\u00e9rialisme. Ce nouveau dispositif \u201c\u00a0supranational, mondial, total, nous l\u2019appelons Empire<a name=\"_ftnref13\"><\/a><a title=\"\" href=\"#_ftn13\">[13]<\/a>\u00a0\u201d. L\u2019Empire n\u2019est donc pas am\u00e9ricain, mais \u201c\u00a0simplement capitaliste\u00a0\u201d.<\/p>\n<p>Cet Empire se serait form\u00e9 \u00e0 travers la concentration d\u2019un capital transnational, la fin de la guerre froide, et les descentes de police dans le Golfe ou dans les Balkans. Il repr\u00e9senterait \u201c\u00a0une nouvelle forme de pouvoir\u00a0\u201d, une sorte de non-lieu pascalien dont le centre est partout et la circonf\u00e9rence nulle part. La mutation \u201c\u00a0de l\u2019imp\u00e9rialisme \u00e0 l\u2019Empire et de l\u2019Etat-Nation \u00e0 la r\u00e9gulation politique du march\u00e9 global\u00a0\u201d marquerait le passage, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle plan\u00e9taire de la subsomption formelle \u00e0 la subsomption r\u00e9elle des rapports de production et de reproduction par le capital. Abolissant la fronti\u00e8re entre un int\u00e9rieur et un ext\u00e9rieur, l\u2019Empire serait d\u00e9sormais sans dehors.<\/p>\n<p>Cette situation in\u00e9dite rendrait obsol\u00e8tes les pr\u00e9occupations tactiques de \u201c\u00a0la vieille \u00e9cole r\u00e9volutionnaire\u00a0\u201d. Elle mettrait \u00e0 l\u2019ordre du jour une contre-mondialisation, anim\u00e9e d\u2019un d\u00e9sir immanent de lib\u00e9ration. \u201c\u00a0Etre r\u00e9publicain, aujourd\u2019hui\u00a0\u201d, consisterait avant tout \u00e0 \u201c\u00a0lutter \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019Empire, et \u00e0 construire contre lui sur des terrains hybrides et fluctuants\u00a0\u201d. De m\u00eame que les strat\u00e9gies de conqu\u00eate du pouvoir et de gestion \u00e9conomique furent isomorphes \u00e0 la centralisation \u00e9tatique du capital industriel, ce discours de la subversion post-moderne, en d\u00e9pit de sa nouveaut\u00e9 proclam\u00e9e, demeure lui aussi strictement isomorphe au nouvel esprit, \u201c\u00a0fluctuant et hybride\u00a0\u201d, du capitalisme.<\/p>\n<p>Hardt et Negri affirment cependant que l\u2019ordre imp\u00e9rial \u201c\u00a0ouvre la possibilit\u00e9 r\u00e9elle de son renversement et de nouvelles potentialit\u00e9s de r\u00e9volution<a name=\"_ftnref14\"><\/a><a title=\"\" href=\"#_ftn14\">[14]<\/a>\u00a0\u201d. Le capital ayant \u00e9puis\u00e9 son espace d\u2019expansion, ses contradictions deviendraient de plus en plus insurmontables. Hardt et Negri se d\u00e9fendent pourtant de toute proph\u00e9tie d\u2019un effondrement fatal du syst\u00e8me. Ils se demandent comment les r\u00e9sistances et les actions de la multitude peuvent \u201c\u00a0devenir politiques\u00a0\u201d. Bien qu\u2019elle soit claire sur le plan du concept, admettent-ils, \u201c\u00a0cette t\u00e2che de la multitude reste plut\u00f4t abstraite\u00a0\u201d. Quelles pratiques concr\u00e8tes vont animer ce projet politique\u00a0? \u201c\u00a0On ne peut le dire pour le moment<a name=\"_ftnref15\"><\/a><a title=\"\" href=\"#_ftn15\">[15]<\/a>.\u00a0\u201d<\/p>\n<p>Aucune prescription doctrinaire ne peut, en effet, remplacer l\u2019accumulation de nouvelles exp\u00e9riences fondatrices. Nulle transcendance programmatique ne peut se substituer \u00e0 l\u2019inventivit\u00e9 immanente de la lutte. Mais nulle profession de foi, f\u00fbt-elle accompagn\u00e9e de mille trompettes, ne saurait non plus \u00e9branler les murs invisibles de l\u2019Empire.<\/p>\n<p><i>Empire<\/i>\u00a0 repr\u00e9sente un effort remarquable pour penser synth\u00e9tiquement la nouveaut\u00e9 de l\u2019\u00e9poque et pour tirer parti de la critique post-moderne des Lumi\u00e8res. Au lieu de camper sur la ligne Maginot de nation ou de se r\u00e9fugier confortablement dans le mythe des r\u00e9volutions pass\u00e9es, ses auteurs soulignent qu\u2019il ne saurait y avoir de march\u00e9 global sans qu\u2019\u00e9merge un ordonnancement juridique supra-national. Empruntant \u00e0 Foucault le th\u00e8me de la biopolitique et du biopouvoir, ils explorent les cons\u00e9quences de l\u2019extension des rapports marchands \u00e0 toutes les sph\u00e8res de la reproduction sociale. Leur faiblesse vient, en revanche, de ce qu\u2019ils ne soumettent gu\u00e8re leurs hypoth\u00e8ses \u00e0 l\u2019\u00e9preuve des r\u00e9alit\u00e9s concr\u00e8tes de la concentration du capital, de la g\u00e9opolitique et des strat\u00e9gies militaires, du lien effectif entre les entreprises transnationales et les appareils \u00e9tatiques. Ils c\u00e8dent \u00e0 l\u2019illusion chronologique qui consiste \u00e0 concevoir modernit\u00e9 et post-modernit\u00e9 comme des \u00e9poques successives et non comme deux logiques culturelles compl\u00e9mentaires et contradictoires de l\u2019accumulation du capital\u00a0: centralisation d\u2019un c\u00f4t\u00e9, fragmentation de l\u2019autre\u00a0; cristallisation du pouvoir, et dissolution g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e\u00a0; p\u00e9trification des f\u00e9tiches, et fluidit\u00e9 de la circulation marchande.<\/p>\n<p>La s\u00e9paration dans le temps de ces tendances jumelles, fait appara\u00eetre le nouvel ordre imp\u00e9rial comme \u201c\u00a0post-moderne\u00a0\u201d, \u201c\u00a0post-colonial\u00a0\u201d et \u201c\u00a0post-national\u00a0\u201d. Elle renforce l\u2019illusion de \u201c\u00a0l\u2019apr\u00e8s\u00a0\u201d. En r\u00e9alit\u00e9, l\u2019Empire ne supprime pas l\u2019ancien ordre des dominations inter-\u00e9tatiques. Il s\u2019y superpose. L\u2019\u00e9bauche d\u2019un nouvel ordre juridique supranational demeure li\u00e9 \u00e0 l\u2019ordre ancien des Etats. Si l\u2019Empire est plus multipolaire et multic\u00e9phale qu\u2019exclusivement am\u00e9ricain, il\u00a0 n\u2019en organise pas moins une hi\u00e9rarchie de dominations et de d\u00e9pendances entre nations. Le capital et les firmes se transnationalisent, mais elles continuent \u00e0 s\u2019adosser \u00e0 la puissance militaire, mon\u00e9taire et commerciale des Etats dominants. En tirant des conclusions extrapol\u00e9es de tendances encore contradictoires, la formule de \u201c\u00a0L\u2019Empire, stade supr\u00eame de l\u2019imp\u00e9rialisme\u00a0\u201d court le m\u00eame risque que celle de L\u00e9nine sur l\u2019imp\u00e9rialisme comme \u201c\u00a0stade supr\u00eame du capitalisme\u00a0\u201d\u00a0: celui d\u2019une interpr\u00e9tation catastrophiste pour laquelle le\u00a0 \u201c\u00a0stade supr\u00eame\u00a0\u201d devient un stade terminal, sans issue aucune.<\/p>\n<p>A la suite de Machiavel et de Spinoza, Hardt et Negri d\u00e9finissent la politique comme mouvement de la multitude. Malgr\u00e9 \u201c\u00a0le d\u00e9clin des sph\u00e8res traditionnelles de r\u00e9sistance\u00a0\u201d et bien que \u201c\u00a0les espaces publics soient de plus en plus privatis\u00e9s\u00a0\u201d, la politique, contrairement \u00e0 ce que redoutait Hannah Arendt, ne serait pas menac\u00e9e de disparition. Elle perdrait seulement son autonomie illusoire pour se confondre avec la lutte sociale\u00a0: \u201c\u00a0Les conflits sociaux qui constituent le politique se traitent d\u00e9sormais directement, sans m\u00e9diation d\u2019aucune sorte\u00a0\u201d. Si la politique est un art des m\u00e9diations, qu\u2019en reste-t-il lorsqu\u2019on supprime les m\u00e9diations\u00a0? La fusion d\u00e9cr\u00e9t\u00e9e du politique et du social escamote la difficult\u00e9 plut\u00f4t qu\u2019elle ne la r\u00e9sout. Conclure, sans plus de pr\u00e9cisions, que le mouvement de la multitude aura \u00e0 \u201c\u00a0inventer les formes d\u00e9mocratiques d\u2019un nouveau pouvoir constituant\u00a0\u201d, trace une perspective trop vague face aux d\u00e9fis de l\u2019\u00e9poque.<\/p>\n<p>Pour conjurer les effets de la r\u00e9ification et de l\u2019ali\u00e9nation marchandes, on ne saurait, en effet se contenter de formules opposant la multitude au peuple, le jaillissement insaisissable du d\u00e9sir \u00e0 l\u2019emprise du pouvoir, les flux d\u00e9territorialis\u00e9s au quadrillage des fronti\u00e8res, la reproduction bio-politique \u00e0 la production \u00e9conomique. Hardt et Negri savent fort bien \u2013 et le disent \u2013 que la mercatique, \u201c\u00a0postmoderne avant la lettre\u00a0\u201d, peut investir la pluralit\u00e9 et transformer \u201c\u00a0chaque diff\u00e9rence en opportunit\u00e9\u00a0\u201d de consommation, ou \u201c\u00a0la gestion de la diversit\u00e9\u00a0\u201d en op\u00e9ration lucrative. Ils savent \u2013 et le disent \u2013 que l\u2019apologie de contre-pouvoir locaux et des actions \u201c\u00a0de proximit\u00e9\u00a0\u201d peut fort bien exprimer une impuissance face au pouvoir tout court. Ils savent aussi que \u201c\u00a0l\u2019hybridation, la mobilit\u00e9 et la diff\u00e9rence\u00a0ne sont pas lib\u00e9ratrices en elles-m\u00eames\u00a0\u201d et qu\u2019on ne saurait, sans avoir \u00e0 en payer le prix fort, renoncer \u00e0 quelque vis\u00e9e de v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>Il ne suffit pas davantage d\u2019opposer au \u201c\u00a0peuple\u00a0\u201d mythique, \u201c\u00a0qui est une synth\u00e8se institu\u00e9e pr\u00e9par\u00e9e pour la souverainet\u00e9\u00a0\u201d tendant \u00e0 l\u2019homog\u00e8ne et \u00e0 l\u2019identique, une multitude faite d\u2019individualit\u00e9s et de multiplicit\u00e9s irr\u00e9ductibles. \u201d. Dans la post-modernit\u00e9, le \u201c\u00a0subjugu\u00e9 soumis\u00a0\u201d aurait \u201c\u00a0\u201dabsorb\u00e9 l\u2019exploit\u00e9\u00a0\u201d et la \u201c\u00a0multitude des pauvres gens\u00a0\u201d aurait \u201c\u00a0aval\u00e9 et dig\u00e9r\u00e9 la multitude prol\u00e9tarienne\u00a0\u201d<a name=\"_ftnref16\"><\/a><a title=\"\" href=\"#_ftn16\">[16]<\/a>. Ce pari sur la multitude flirte de mani\u00e8re paradoxale avec une repr\u00e9sentation populiste, faisant du pauvre \u201c\u00a0le fondement de la multitude\u00a0\u201d et \u201c\u00a0aussi le fondement de toute possibilit\u00e9 d\u2019humanit\u00e9\u00a0\u201d.<\/p>\n<p>\u201c\u00a0Par o\u00f9 commencer\u00a0\u201d, demandait jadis L\u00e9nine, au seuil d\u2019une nouvelle \u00e9poque\u00a0? \u201c\u00a0Le seul \u00e9v\u00e9nement que l\u2019on attend toujours, r\u00e9pondent aujourd\u2019hui Hardt et Negri, est la construction d\u2019une puissante organisation r\u00e9volutionnaire\u00a0\u201d, mais \u201c\u00a0nous n\u2019avons pas de mod\u00e8le \u00e0 proposer pour cet \u00e9v\u00e9nement\u00a0\u201d<a name=\"_ftnref17\"><\/a><a title=\"\" href=\"#_ftn17\">[17]<\/a>. A d\u00e9faut, leur livre s\u2019ach\u00e8ve sur un devoir militant aux allures d\u2019imp\u00e9ratif cat\u00e9gorique\u00a0: \u201c\u00a0Aujourd\u2019hui, apr\u00e8s tant de victoires capitalistes, apr\u00e8s que les espoirs socialistes se sont dissous dans la d\u00e9sillusion, et apr\u00e8s que la violence capitaliste contre le travail s\u2019est cristallis\u00e9e sous le nom d\u2019ultra-lib\u00e9ralisme, comment se fait-il que le militantisme existe toujours\u00a0?\u00a0\u201d S\u2019inscrivant dans le divorce maintenu entre l\u2019imm\u00e9diatet\u00e9 des r\u00e9sistances et l\u2019espoir d\u2019un \u00e9v\u00e9nement incertain, la proclamation selon laquelle \u201c\u00a0le militantisme contemporain\u00a0\u201d fait \u201c\u00a0de la r\u00e9bellion un projet d\u2019amour\u00a0\u201d, prend l\u2019accent d\u2019une profession de foi.<\/p>\n<p>Il n\u2019est gu\u00e8re surprenant que la figure destin\u00e9e \u00e0 \u201c\u00a0\u00e9clairer la vie future du militantisme communiste\u00a0\u201d soit alors celle de Fran\u00e7ois d\u2019Assise, le Poverello r\u00e9sistant au capitalisme naissant\u00a0: \u201c\u00a0Dans la post-modernit\u00e9, nous nous retrouvons dans la situation de Saint Fran\u00e7ois opposant \u00e0 la mis\u00e8re du pouvoir la joie\u00a0 de l\u2019\u00eatre. C\u2019est une r\u00e9volution qu\u2019aucun pouvoir ne contr\u00f4lera \u2013 parce que le bio-pouvoir et le communisme restent ensemble, en tout amour, toute simplicit\u00e9 et toute innocence. Telles sont l\u2019irr\u00e9pressible clart\u00e9 et l\u2019irr\u00e9pressible joie d\u2019\u00eatre communiste<a name=\"_ftnref18\"><\/a><a title=\"\" href=\"#_ftn18\">[18]<\/a>\u00a0\u201d. La joie expansive du Saint Fran\u00e7ois selon Negri r\u00e9pond ainsi \u00e0 l\u2019aust\u00e8re exigence du Saint Paul selon Badiou. Dans les deux cas, la politique r\u00e9volutionnaire introuvable tend \u00e0 se muer en \u00e9trange mystique sans transcendance.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a name=\"_ftn1\"><\/a><a title=\"\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Philippe Raynaud, <i>Les nouvelles radicalit\u00e9s<\/i>, Notes de la Fondation Saint-Simon, avril-mai 1999.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn2\"><\/a><a title=\"\" href=\"#_ftnref2\"> [2]<\/a> Antonio Negri, <i>Le Pouvoir constituant<\/i>, Paris, Puf, 1997.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn3\"><\/a><a title=\"\" href=\"#_ftnref3\"> [3]<\/a> Gilles Deleuze, <i>Spinoza, Philosophie pratique<\/i>, Paris, Minuit, 1981, p. 134.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn4\"><\/a><a title=\"\" href=\"#_ftnref4\"> [4]<\/a> Antonio Negri<i>, op. cit<\/i>., p. 428.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn5\"><\/a><a title=\"\" href=\"#_ftnref5\"> [5]<\/a> Carl Schmitt rappelle \u00e0 ce propos que la dictature, en tant que pouvoir d\u2019exception oppos\u00e9 \u00e0 l\u2019arbitraire de la tyrannie ou du despotisme, a longtemps \u00e9t\u00e9 con\u00e7ue comme un \u201c\u00a0miracle\u00a0\u201d, dans la mesure o\u00f9 elle suspend la l\u00e9galit\u00e9 \u00e9tatique comme le miracle suspend la l\u00e9galit\u00e9 naturelle.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn6\"><\/a><a title=\"\" href=\"#_ftnref6\"> [6]<\/a> <i>Ibid<\/i>., p. 331 et 436.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn7\"><\/a><a title=\"\" href=\"#_ftnref7\"> [7]<\/a> Cette tentation est li\u00e9e au rapport, soulign\u00e9 par Carl Schmitt, entre la notion moderne de pouvoir constituant, radicalement immanent, et le passage de la \u201c\u00a0dictature commissaire\u00a0\u201d (pouvoir d\u2019exception l\u00e9galement d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 par mandat pour une dur\u00e9e d\u00e9termin\u00e9e) \u00e0 la \u201c\u00a0dictature souveraine\u00a0\u201d, dont le pouvoir n\u2019est \u201c\u00a0oblig\u00e9 par rien\u00a0\u201d\u00a0: \u201c\u00a0Alors que la dictature commissaire est autoris\u00e9e par un organe constitu\u00e9 et \u00e0 un titre de la constitution en vigueur, la dictature souveraine ne d\u00e9rive que, et imm\u00e9diatement, du pouvoir constituant informe\u00a0\u201d (Carl Schmitt, <i>La Dictature<\/i>, Paris, Seuil, 2000).<\/p>\n<p><a name=\"_ftn8\"><\/a><a title=\"\" href=\"#_ftnref8\"> [8]<\/a> <i>Ibid<\/i>., p. 190.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn9\"><\/a><a title=\"\" href=\"#_ftnref9\"> [9]<\/a> L\u2019acc\u00e9l\u00e9ration des rotations du capital, de la circulation des marchandises et de la diffusion de l\u2019information peut-elle prendre d\u00e9sormais de vitesse cette temporalit\u00e9 r\u00e9volutionnaire\u00a0?<\/p>\n<p><a name=\"_ftn10\"><\/a><a title=\"\" href=\"#_ftnref10\"> [10]<\/a> <i>Ibid<\/i>., p. 308.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn11\"><\/a><a title=\"\" href=\"#_ftnref11\"> [11]<\/a> <i>Ibid<\/i>., p. 438.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn12\"><\/a><a title=\"\" href=\"#_ftnref12\"> [12]<\/a> Michael Hardt et Toni Negri, <i>Empire<\/i>, Paris, Editions Exils, 2000. Ce livre constitue un important effort de synth\u00e8se, abordant des questions philosophiques et strat\u00e9giques, aussi bien qu\u2019historiques et \u00e9conomiques. Nous aurons \u00e0 y revenir ailleurs que dans ce bref essai.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn13\"><\/a><a title=\"\" href=\"#_ftnref13\"> [13]<\/a> Toni Negri, \u201c\u00a0L\u2019Empire, stade supr\u00eame de l\u2019imp\u00e9rialisme\u00a0\u201d. <i>Le Monde Diplomatique<\/i>, janvier 2001.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn14\"><\/a><a title=\"\" href=\"#_ftnref14\"> [14]<\/a> Ibid. p. 393 r\u00e9volutionnaire plus grand que ne l\u2019ont fait les r\u00e9gimes modernes de pouvoir\u00a0\u201d (p. 474).<\/p>\n<p><a name=\"_ftn15\"><\/a><a title=\"\" href=\"#_ftnref15\"> [15]<\/a> Ibid., p. 480<\/p>\n<p><a name=\"_ftn16\"><\/a><a title=\"\" href=\"#_ftnref16\"> [16]<\/a> Ibid., p. 204.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn17\"><\/a><a title=\"\" href=\"#_ftnref17\"> [17]<\/a> Ibid. p. 493.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn18\"><\/a><a title=\"\" href=\"#_ftnref18\"> [18]<\/a> Ibid. p. 496.<\/p>\n<p>\u00a9EspaiMarx 2002<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La taupe est h\u00e9mophile. Le moment d&#8217;appara\u00eetre est pour elle l&#8217;heure de tous les dangers. Il arrive en effet qu&#8217;une main cruelle ait gliss\u00e9 dans sa taupini\u00e8re des lames de rasoir ou du verre pil\u00e9. Elle se vide alors de son sang, sa laborieuse vie en mort s&#8217;\u00e9chappant.<\/p>\n<p>Dans une note de la Fondation Saint-Simon, Philippe Raynaud range Antonio Negri et Alain Badiou sous la commune banni\u00e8re de la &#8220; passion r\u00e9volutionnaire &#8221;[1]. Sans doute cette passion est-elle partag\u00e9e. Mais la question d\u00e9mocratique, que Badiou ignore superbement, est chez Negri au c&#339;ur du d\u00e9bat: &#8220; Parler de pouvoir constituant, c&#8217;est parler de la d\u00e9mocratie &#8221;, \u00e9crit-il d\u00e8s les premi\u00e8res lignes de son livre[2]. Dans la mesure o\u00f9 elle d\u00e9ploie une temporalit\u00e9 sp\u00e9cifique, la &#8220; libert\u00e9 constituante &#8221; exc\u00e8de la v\u00e9rit\u00e9 \u00e9ph\u00e9m\u00e8re de l&#8217;\u00e9v\u00e9nement. Le pouvoir constituant se r\u00e9alise en &#8220; r\u00e9volution permanente &#8221; et cette permanence conceptualise l&#8217;unit\u00e9 contradictoire de l&#8217;\u00e9v\u00e9nement et de l&#8217;histoire, du constituant et du constitu\u00e9.<\/p>\n<p>Parler de pouvoir constituant, c&#8217;est parler de r\u00e9volution, et r\u00e9ciproquement. Il repr\u00e9sente &#8220; la dilatation de la capacit\u00e9 humaine \u00e0 faire l&#8217;histoire &#8221; au lieu de la subir. Negri en appelle \u00e0 Spinoza comme le premier penseur de ce pouvoir illimit\u00e9, ou plut\u00f4t de cette &#8220; puissance &#8221; (potentia) irr\u00e9ductible \u00e0 l&#8217;exercice du pouvoir (potestas), f\u00fbt-il \u00e9clair\u00e9. Le Dieu de Spinoza, pr\u00e9cise Deleuze, &#8220; ne con\u00e7oit pas des possibles dans son entendement qu&#8217;il r\u00e9aliserait par sa volont\u00e9 &#8221; : &#8220; Aussi n&#8217;a-t-il pas de pouvoir, mais seulement une puissance identique \u00e0 son essence. Suivant cette puissance, Dieu est \u00e9galement cause de toutes choses qui suivent de son essence, et &#8220; cause de soi-m\u00eame &#8221;, &#8220; de son existence telle qu&#8217;elle est envelopp\u00e9e par l&#8217;essence &#8221;. Toute puissance est donc &#8220; acte, active, et en acte &#8221;[3]. <\/p>\n<p>Il en va de m\u00eame du pouvoir constituant. Comme tout \u00e9tat de puissance, il est toujours en acte. Il ne se con\u00e7oit pas comme un possible qui s&#8217;actualise, mais, \u00e0 la mani\u00e8re du conatus de Spinoza, comme effort et tendance de l&#8217;essence \u00e0 pers\u00e9v\u00e9rer dans l&#8217;existence et \u00e0 envelopper &#8220; une dur\u00e9e ind\u00e9finie &#8221;. Sa puissance expansive est une passion joyeuse. Et cette joie entretient et augmente en retour la puissance d&#8217;agir. <\/p>\n<p>La Commune de Paris, dont &#8220; la grande mesure sociale &#8221; fut, selon Marx, &#8220; sa propre existence &#8221;, en est la parfaite illustration. L&#8217;exercice de ce pouvoir illimit\u00e9 pousse logiquement l&#8217;\u00e9lan d\u00e9mocratique jusqu&#8217;au d\u00e9p\u00e9rissement de l&#8217;Etat en tant que corps politique s\u00e9par\u00e9 (et r\u00e9ciproquement, de l&#8217;\u00e9conomie con\u00e7ue comme seconde nature). Cette extinction d&#8217;un appareil \u00e9tatique sp\u00e9cialis\u00e9, oppos\u00e9 \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9, ne saurait se confondre avec la disparition de la politique. Pour Negri, ce sont la pens\u00e9e lib\u00e9rale et la pens\u00e9e anarchiste qui repr\u00e9sentent &#8220; les figures les plus achev\u00e9es de la rationalit\u00e9 instrumentale &#8221;. Dans l&#8217;un et l&#8217;autre cas, &#8220; le social n&#8217;a pas besoin du politique &#8221; : &#8220; La main invisible du march\u00e9 comme la n\u00e9gation abstraite de l&#8217;Etat nient le pouvoir constituant. Que ces visions de la soci\u00e9t\u00e9 reposent sur l&#8217;individualisme et sur la r\u00e8gle du profit, ou sur l&#8217;anarchie et sur la r\u00e8gle du collectivisme, il s&#8217;agit, dans un cas comme dans l&#8217;autre, d&#8217;isoler le social, et cette fin est le pendant n\u00e9cessaire de la transcendance du politique, invoqu\u00e9e d&#8217;un c\u00f4t\u00e9 et honnie de l&#8217;autre[4]. &#8221; Chaque crise, dans la mesure o\u00f9 elle bouleverse le champ politique, claque donc &#8220; comme un avis de d\u00e9c\u00e8s des th\u00e9ories de la s\u00e9paration &#8221;.<\/p>\n<p>A la dissociation illusoire du politique et du social, Negri oppose une dialectique de la puissance et du pouvoir, un double processus de politisation du social et de socialisation de la politique. Inali\u00e9nable, &#8220; la libert\u00e9 constituante &#8221; manifeste la r\u00e9sistance de la puissance fondatrice \u00e0 la rigidit\u00e9 p\u00e9trifi\u00e9e de l&#8217;institution. La &#8220; production du sujet constituant &#8221; est selon lui au centre des trois D\u00e9clarations des Droits de l&#8217;Homme (de 1789, 1793, et 1795). Le sujet \u00e9mergent s&#8217;y constitue dans un conflit permanent avec la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e et avec la raison d&#8217;Etat qui s&#8217;efforcent de le contenir et de le refouler. La cl\u00f4ture nationale (la victoire de l&#8217;Etat-nation sur l&#8217;universalit\u00e9 proclam\u00e9e), sociale (la r\u00e9pression du mouvement populaire), et sexuelle (la mise au pas des tricoteuses et l&#8217;exclusion des femmes) du moment r\u00e9volutionnaire, scelle la d\u00e9faite et condamne la conjuration permanente au repli dans les catacombes de l&#8217;histoire. Jusqu&#8217;aux nouvelles irruptions de 1830 et 1848.<\/p>\n","protected":false},"author":9,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[16],"tags":[1463],"class_list":["post-86","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-imperio-imperialismo","tag-toni-negri"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/espai-marx.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/86","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/espai-marx.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/espai-marx.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/espai-marx.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/9"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/espai-marx.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=86"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/espai-marx.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/86\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/espai-marx.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=86"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/espai-marx.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=86"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/espai-marx.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=86"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}