Démocratie et autogestion. Le citoyen-producteur

(Rouge, enero 2002) 

La question démocratique est au coeur du projet d’émancipation de Marx. Mais quelles sont les conditions d’une pratique démocratique touchant l’ensemble de la vie sociale? Auteur de “Révolution et démocratie chez Marx et Engels” (PUF), Jacques Texier revient sur la question de la démocratie politique et sur l’apport de la problématique autogestionnaire.

De quel type de démocratie politique avons-nous besoin pour que devienne effectif le passage au socialisme? Sur ce point, la pensée marxiste n’est pas démunie.
1. Elle a constamment revendiqué le suffrage universel et les institutions de la souveraineté populaire, défendant au minimum l’idée que c’est seulement sur le terrain de la république démocratique qu’aura lieu le combat décisif entre les classes de la société moderne.
2. Elle a identifié le type d’institution qui fait obstacle à la souveraineté populaire effective et elle lui a donné un nom: celui d’appareil bureaucratique de l’Etat. Est bureaucratique ce qui dessaisit le peuple de sa souveraineté politique. Ces obstacles doivent être brisés. Il doit être mis un terme à la monopolisation des pouvoirs politiques qu’implique l’existence d’appareils bureaucratiques.

La démocratie participative

3. Le principe fondamental affirmé par cette tradition est celui d’une démocratie participative. Si l’on considère deux moments essentiels de la réflexion de Marx et d’Engels (“la Guerre civile en France” de Marx et la “Critique du projet de programme d’Erfurt” d’Engels), on peut affirmer qu’ils n’étaient pas hostiles à la démocratie représentative en tant que telle, mais soucieux de multiplier les instances de décision à tous les niveaux de la vie sociale, et tout particulièrement à la base. Le principe de l’autoadministration locale, sur lequel insiste Engels, caractérisait selon lui la ie République française et fait de ce type de république démocratique “la forme spécifique de la dictature du prolétariat”.
4. Marx et Engels combattent donc les formes diverses de la monopolisation du pouvoir politique par les classes qui possèdent un véritable “privilège politique” (“la Guerre civile en France”) et les mécanismes multiples qui aboutissent à dessaisir les classes populaires de tout pouvoir de décision effectif. Ce dessaisissement concret les conduit à utiliser le schème de l’aliénation pour penser l’appareil d’Etat. Selon Engels, lors de la dissolution de la société gentilice, les organismes publics chargés de la gestion des intérêts communs s’élèvent au-dessus de la société et lui deviennent toujours plus étrangers. La démocratie participative implique qu’il soit mis fin à la transformation des organismes publics en entités étrangères à la société et qui la dominent.
5. Se pose enfin la question de savoir si le développement de la démocratie participative met fin aux organes de pouvoir et au caractère politique du pouvoir. Je ne le crois pas. L’idée de remplacer le gouvernement des hommes par l’administration des choses a donné lieu à des interprétations redoutables. En fait, la gestion de la production devient socialiste lorsque le gouvernement des hommes devient autogouvernement des femmes et des hommes. Le socialisme n’abolit pas les rapports de pouvoir, même s’il vise la fin de toute domination. Il est radicalisation de la démocratie, pouvoir du demos, de la multitude. Le pouvoir de la cuisinière me paraît un programme suffisamment ambitieux. Je ne vois pas ce que pourrait être un au-delà de l’autogouvernement effectif des hommes et des femmes.

L’apport autogestionnaire

Nous devons réfléchir maintenant à l’apport éventuel du concept d’autogestion. Si elle figure ici, c’est pour préciser que l’approfondissement de la démocratie politique ne suffit pas et que, limité à lui-même, il ne saurait même s’autoreproduire.
1. L’idée fondamentale du socialisme, c’est de mettre fin à la séparation du politique et de l’économique. L’autogestion est le franchissement de cette limite. L’autogestion qui donne le pouvoir aux travailleurs dans l’entreprise est l’extension du principe de la démocratie participative au domaine de la production. Le socialisme n’est pas seulement une démocratie politique, c’est aussi et nécessairement la démocratie économique, la fin du pouvoir despotique du patron dans l’entreprise. Une entreprise autogérée est dirigée par ses personnels. Il faut donc qu’ils possèdent les savoirs et savoir-faire techniques et économiques qui permettent à un collectif de la faire tourner.
2. L’autogestion renvoie également à un autre problème: celui du passage d’une simple appropriation publique des entreprises à une véritable appropriation sociale. Le concept est apparu dans des expériences visant à dépasser les limites d’un “socialisme” étatiste et bureaucratique, il a une donc une dimension antiétatiste et antibureaucratique.
3. Mais il suscite d’autres interrogations, sur la forme de la propriété de l’entreprise autogérée tout d’abord. Les formes coopératives ont été analysées par Marx ou par Lénine. Mais l’un comme l’autre ne s’arrêtaient pas à cette propriété coopérative. Penseurs communistes, ils proposaient l’appropriation des moyens de production et d’échange par la société, c’est-à-dire une propriété commune. L’appropriation par l’Etat au nom de la société joue son rôle dans ce processus. Mais Marx était conscient de la nécessité de mettre réellement fin à la séparation entre les travailleurs et les moyens de production et d’échange. Lui et Engels ont critiqué le “socialisme” d’Etat comme s’ils avaient entrevu le péril d’une appropriation collective par une bureaucratie qui ne met pas fin au dessaisissement des travailleurs.

Quelle planification?

4. On en vient enfin à la question de la planification. Elle peut être envisagée de façon aussi intelligente qu’on voudra, avec de la souplesse, de l’incitation, en combinaison avec des formes de marché anciennes ou nouvelles. Mais il reste que l’idée de socialisme est amputée d’une dimension essentielle si on ne pose pas qu’il tend à faire prédominer la coordination consciente et méthodique de la planification sur celle “inconsciente” et “aveugle” du marché. C’est en fonction d’une économie fonctionnant comme un tout qu’il faut examiner la question de l’autogestion et les formes de propriété adéquates. La planification est le type de coordination propre au socialisme qui implique la considération de ce tout et de ses équilibres. De ce point de vue, l’idée de propriété commune et celle de planification imposent nécessairement des abandons de souveraineté de la part des collectifs d’entreprise. Ce n’est pas au niveau de la seule entreprise individuelle que peuvent être réglés tous les problèmes que pose sa gestion. Il s’agit donc de savoir s’il y a un concept marxiste d’autogestion.
5. A ce point du raisonnement, il est nécessaire de revenir à la question de la démocratie participative et au point de vue de la totalité sociale. Ce sont les citoyens-travailleurs qui choisissent dans les différentes instances de décision les grandes orientations de la production, et ce qu’ils décident dans ces instances politiques concerne l’ensemble de l’économie et s’impose aux différentes branches, et donc à chaque entreprise autogérée.

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